Blue Stocking Ou le chagrin du poète...Et quelques cas de "bas-bleuisme" dédiés à Edith Wharton.

dimanche 22 septembre 2013

Miranda ou l'intello bobo épinglée par Philipp Hensher

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Dans le "dernier" roman de Philip Hersher, Vices privés,  dans lequel il se complaît non sans brio à disséquer la bonne petite société provinciale anglaise, apparaît l'inévitable personnalité locale, lettrée, universitaire et bien sûr responsable du salon littéraire...
Chaque participante (exclusivement, semble-t-il des femmes) se doit de lire et d'étudier le livre "au programme". Visiblement, la lecture est plus souvent considérée comme un pensum par les membres de ce petit club, mais comme il est un excellent prétexte à une bien plus intéressante activité, le bavardage ou papotage, les adhérentes ne manquent pas... Evidemment, le livre initialement au centre du débat est bien  vite relégué au second plan de la conversation avant de sombrer reliures et pages comprises dans les oubliettes...
Comme quoi la lecture mène à tout... 

Portrait de notre bas bleu, en pied et dans son cadre... : 

"Débarrassé de toute tonalité rurale ou maritime, son salon se distinguait par un un bureau en acier des Wiener Werkstätte, un portrait de Meredith Frampton, représentant un pharmacien tenant un lys blanc d'une main, l'autre posée sur un éventail d'éprouvettes rutilantes, et deux chaises longues en cuir Mies van der Rohe, dotées d'appuie-tête en forme de bonbons à la réglisse, sur lesquelles les visiteurs non avertis se perchaient comme des elfes dans le creux d'un coude.(Revenant leur leçon apprise, ils choisissaient un des trois fauteuils également présents, peut-être moins distingués, mais plus confortables.) Il y avait toujours une boite destinée à collecter de l'argent pour une cause africaine ; une petite étagère dans l'entrée présentait quelques classiques du répertoire professionnel de Miranda (les poétesses de la Régence), ainsi que ses deux mémoires sur le sujet, et les deux dernières sélections du prix Booker. Généralement aussi, un ou deux Harry Potter, ou des récits prépubères du même genre - non pour mettre en valeur les lectures de Hettie, puisqu'elle n'ouvrait jamais un livre, mais pour suggérer que Miranda, loin d'être une intellectuelle intimidante, était restée jeune fille au fond d'elle-même, avec un goût marqué pour la fantaisie.On remarquait également des exemplaires dédicacés, car elle consacrait chaque année une semaine entière au salon du livre de Darlington. Les plus recommandables de ceux-ci migreraient plus tard dans son bureau à l'étage, les autres étant donnés au RNLI ou son équivalent des airs, lesquels les revendraient une livre ou deux dans une de leurs nombreuses boutiques.
Miranda portait une coiffure au carré, et d'austères lunettes à monture noire comme ses cheveux, rappelant la fente d'une boite aux lettres.Question vêtements, elle avait une préférence marquée pour les encolures médiévales (sans époque spécifique), et retouchait ce qu'elle pouvait afin d'opposer angles et lignes droites à ses courbes et rondeurs excessives."

Vices privés de Philip Hensher, Le cherche midi éditeur, 2013 
(traduit de l'anglais par Jean-Luc Piningre)


lundi 24 juin 2013

La femme à barbe ou le bas-bleu imprévu !


Le narrateur flâne joyeusement dans une fête foraine - attention "savoir flâner est tout un art" !, et tombe presque par hasard (il n'y a pas grand monde, le temps est à la pluie et l'aboyeur fait bien son boulot) devant le "sanctuaire du phénomène" : la baraque de La Femme à barbe. 
Poussé par l'aboyeur, il entre, fortement encouragé par la promesse qui lui est faite : vous pourrez causer avec le sujet !
Et quelle causerie en effet ! Plusieurs heures après cette rencontre notre flâneur n'en reviendra toujours pas, il vient de croiser un bas-bleu, et des plus surprenants, un bas-bleu barbu !
Mais voici leur conversation :

"Ah! si j'avais été un homme, j'aurais moins souffert !
— Vous avez été malheureuse? questionnai-je de plus en plus intrigué.
— Ceci est mon secret, on ne le saura-que plus tard, à ma mort, quand on trouvera les mémoires que j'ai retracés.
— Mademoiselle, écrit... Alors, en qualité de confrère, je. .
— Vous êtes homme de lettres ? demanda vivement le phénomène. Une bien belle profession... Ah ! si je n'avais pas été ce que je suis, c'est là ce que j'aurais voulu être... seulement, vous comprenez, dans ma partie on ne s'appartient pas.On est trop au public. Aussi n'ai-je pu que jeter sur le papier des pensées et des impressions au jour le jour...
— Mais ce doit être fort intéressant, répondis-je en réprimant mal une affreuse envie de rire.
— C'est écrit avec le coeur, répliqua simplement la femme à barbe avec un nouveau soupir... Pour un homme du métier, comme vous, il y aurait quelque chose à en faire. Parce que, voyez-vous, généralement on se figure comme cela qu'un phénomène, ce n'est bon qu'à être ce que ça est... on nous traite comme si nous n'avions ni intelligence ni sentiment. Mais, monsieur, moi qui vous parle, j'ai le culte des belles choses. J'ai lu
tout M. Alexandre Dumas, tout Paul de Kock... et aussi M. Ponson du Terrai!... un garçon qui travaille joliment... Moi, d'abord, il me va à l'âme...
— Il serait bien heureux de vous entendre.
— C'est comme je vous le dis... Mainte et mainte fois j'ai eu envie de m'adonner à mon penchant. Malheureusement on ne doit pas avoir plusieurs vocations à la fois.
— La chose se voit pourtant continuellement. Tout le monde maintenant fait de la littérature en même temps que n'importe quoi.
— Possible, monsieur... Mais moi, il aurait fallu que je m'y livre tout entière, et comme mon art me réclamait... D'ailleurs, c'est un mal pour un bien... je me mettrais trop moi-même dans ce que j'écrirais...
A mesure que je pénétrais plus avant dans les confidences de la belle Bressanne, le besoin d'hilarité me torturait d'une façon plus impérieuse.
Néanmoins, me maintenant énergiquement :
— Avez-vous, interrogeai-je, conservé vos oeuvres?
—Oui, comme je vous l'ai dit... Des notes pour mes mémoires... Encore les ai-je interrompues depuis un certain jour dont jamais le souvenir s'effacera de ma pensée... J'ai juré de ne plus jamais toucher la plume!
— Au moins auriez-vous dû publier...
— Je ne vous dis pas non... seulement, dans ma position, je ne pouvais pas aller faire antichambre chez un libraire.
— Je suis certain que tous auraient été trop heureux de...
— Eh bien ! tenez, monsieur, voulez-vous que je vous parle sans cérémonie? Vous me revenez!
Quoique vous ayez primitivement eu l'air de douter... Mes mémoires se chargeront de vous enlever ce soupçon-là... Vous me revenez, et puisque vous êtes homme de lettres... Pour de bon, au moins?
— Ma parole d'honneur!
— Attendez un peu...

Le phénomène remonta lestement sur son estrade en me montrant l'autre moitié de sa robe décolletée, de ses épaules veloutées et de son turban.
La femme à barbe ouvrit ensuite un petit coffre dont elle avait la clé dans sa poche, en tira un cahier de papier que le contact réitéré des mains de l'auteur avait notablement défraîchi, et, redescendant vers moi :
— Voilà!... Vous trouverez là ce que nul ne peut se vanter d'avoir jamais lu... la vie et les pensées intimes de la seule et unique femme à barbe... car les autres ne sont que des contrefaçons impudentes...
Je tendis la main vers le précieux manuscrit.
— Vous me promettez de le lire ?
— En pouvez-vous douter? Je vous promets même de le faire imprimer.
— Pas sous mon nom... objecta vivement la femme à barbe... parce que, vous comprenez... ma famille...
— Rassurez-vous, je mettrai le mien.
— A la bonne' heure !... Quant à l'original...
— C'est juste. Où pourrai-je vous le restituer ?
— Dans deux mois, à la fête de Saint-Cloud. . Entre les trois premiers arbres de l'avenue après le bassin... c'est là que je me mets tous les ans...
— A Saint-Cloud, soit ! Et merci !...
— Vous verrez dans quelle pénible situation l'amour peut placer une pauvre femme, fit le phénomène sans prendre garde au témoignage de ma reconnaissance.
— Je le verrai dès ce soir, car je commencerai cette intéressante lecture aussitôt que je serai rentré.
— Surtout, pas de nom! me répéta en forme d'adieu la femme à barbe."

Et notre écrivain de repartir avec un manuscrit sous le bras.... 
Nous y reviendrons un jour... Mais le bas-bleu, tout barbu qu'il soit, sera-t-il mieux reçu ? 
Je crains qu'il ne cumule les désavantages, c'est un phénomène au carré...



samedi 22 juin 2013

Thilda / Barbey d'Aurevilly : la revanche !

Félicien Rops, pour Les Diaboliques.
*
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1) Barbey d'Aurevilly  répond ici à la lettre que lui a envoyée Thilda pour l'inviter à son premier dîners des Bas-bleus  :

"Je viens vous supplier à  mains jointes d'être du dîner des Bas-bleus dont je suis présidente."

Extrait de La correspondance de Jules Barbey d'Aurevilly, T. IX, établie par Philippe Berthier. 
Les Belles Lettres

Juillet 1884, lancement du club de Bas-bleus de Jeanne Thilda


Extrait de  l'article de Michael  FINN :
« Rachilde : Une décadente dans un réseau de bas-bleus »

"Le 10 juillet 1884 paraît dans le Gil Blas un entrefilet signé Jeanne Thilda  annonçant la création d’un club de bas-bleus dont elle est la présidente.
Pour ce premier repas mensuel, Mme Thilda a invité Barbey d’Aurevilly  qui, croyant à un piège, refuse avec élégance ce qu’il appelle « le plus inacceptable des dîners ».
Plusieurs journaux envoient des reporters. Joseph Gayda, de L’Événement (11 juillet), choisit de décrire la scène plutôt comme un défilé de mode, cataloguant les corsages, celui-ci « complai- samment ouvert », celui-là « garni de jais », un autre « largement échancré » et « parsemé de perles gris acier ». Une des participantes, Camée (Marguerite d’Aincourt), déploie « un charmant petit minois toujours en éveil, éclairé de deux beaux yeux pers, sous un flot de cheveux châtains […]. Toilette des plus simples : une robe d’étamine blanche simplement ourlée, sans autre parure qu’un bouquet. » 

Pour sa part, Jeanne Thilda souligne les publications et affiliations professionnelles de ses collègues et son bilan nous montre qu’il y a encore du travail de déblayage à faire quant à l’étendue et à l’influence du journalisme féminin durant cette période :

J’ai l’honneur d’être la Présidente d’une foule de jolies femmes brunes ou blondes, signant des romans, des pièces, des articles de noms connus, sinon tout à fait célèbres […]. Citons celles qui veulent bien être nommées et que la publicité n’effraie pas trop : Paul de Charry du Pays; Camée, de la Patrie; Camille Delaville de la Presse et de l’Opinion nationale; Georges de Peyrebrune, très félicitée de l’issue de son procès avec Sarah Bernhardt; Maurice Reynold, Gustave Aller, l’auteur du Bleuet; Olympe Audouard, la directrice du Papillon; Mme Bloch, statuaire, et votre servante, Thilda. De plus, quelques jolies femmes du monde, des débutantes dans les lettres. (Gil Blas, 10 juillet 1884) 

Jeanne Thilda est le pseudonyme de madame Arthur Stevens, née Mathilde Kindt. Elle a publié un très grand nombre de nouvelles dans le Gil Blas entre fin 1881 et 1884, rivalisant par le nombre et quelquefois par la grivoiserie avec Catulle Mendès. Maupassant loue sa collection, Pour se damner (1883), l’appelant « un recueil de fines nouvelles, joyeuses, bien nées, un peu poivrées parfois »
(cité par Delaisement, t. II, p. 145). "

Finn, M. (2008). Rachilde: Une décadente dans un réseau de bas-bleus. @ nalyses, 3(2).

vendredi 21 juin 2013

Le "blue stocking" méchammant épinglé par Joséphin Péladan

Très très méchant, très très macho (oui je sais navrant)... C'est "du" Péladan...


Péladan (source)
"Quand une femme n'est bonne, ni à la galanterie, ni au mariage, et qu'elle veut envelopper ses incartades d'un prestige artiste, ou poussée par la nécessité qu'elle ignore trop le piano pour l'enseigner, elle se fait femme de lettres.
Le bas bleuisme forme un demi-monde dans le demi monde, on y tombe des hautes sphères sociales comme la comtesse Dash; on y monte des bas-fonds comme ***
Il y a une rive gauche niaise, bigote et méchante qui pond chez Palmé, Blériot, Tecqui et autres déshonneurs des lettres catholiques, et une rive droite qui travaille dans l'érotisme et chante les cubieolées et les oarystis."
(...)

Le cas de Edelburge....

"Edelburge, à quarante et un ans, a écrit trente volumes in-18 pour édifier les âmes pures, et à peu près autant pour lubrifier les imaginations de lycéens.
Réunissant les nouvelles éparses dans les journaux, on arriverait à quatre-vingts volumes d'environ trois cent cinquante pages chacun; et il n'y a que quinze ans qu'elle écrit. Si Edelburge pond jusqu'à soixante-dix, la Bibliothèque nationale lui consacrera une armoire spéciale. Or, cette mère Gigogne n'est pas une exception dans le sexe auquel M. Légouvé doit sa mère, elles sont une centaine de moulins à copie, et si aucune n'avoisine cette production monstrueuse, c'est le débouché et non la faculté prolifique qui fait défaut.
Grâce à l'idiotie des gouvernants, à leur enseignement secondaire de jeunes filles, la littérature sera encombrée d'une légion de déclassées incapables de recoudre un haut de chausse et de faire un pot au feu,
et qui, pédantes, puisqu'il ne peut y avoir de femmes savantes, tomberont du pupitre au trottoir; car une douzaine d'Edelburge suffiront à pondre tout ce qui se consomme en France de littérature bête. Un millier devra se nourrir d'hémistiches de Virgile ou de la bourse du passant. En attendant l'invasion des bas-bleus, Edelburge- Ninareste le type reste le type le plus complet de la ponderie; et la pondeuse déshonore le métier. Elle peut faire vite, beaucoup et partant à vil prix; et comme on veut l'égalité en France par-dessus toute chose, je ne jurerais pas qu'un jour prochain Edelburge ne passe pour un écrivain français."

Extraits de "Femmes Honnêtes" de Jospéhin Péladan (1888)

jeudi 20 juin 2013

Physiologie du Bas-bleu par Frédéric Soulié, eh eh :)

)
Uzanne, Octave (1851-1931). Monument esthématique du XIXe siècle : les modes de Paris, variations du goût et de l'esthétique de la femme, 1797-1897 / par Octave Uzanne ; Ill... de François Courboin. 1898.
Molière les appelait des femmes savantes ; nous les avons nommées Bas-bleus. Pourquoi ? Je n'en sais rien et je ne m'en occupe guère. Mais j'aime ce nom, qui ne signifie absolument rien, parce cela seul qu'il dénonce cette espèce féminine par un mot du genre masculin. Tant que la femme reste blanchisseuse, actrice, couturière, danseuse, cantatrice, reine, on peut écrire grammaticalement parlant : elle est jolie, elle est fine, elle est adroite, elle est bien tournée, elle a une grâce ravissante, elle est d'une beauté parfaite. Mais, du moment qu'une femme est Bas-bleu, il faut absolument dire d'elle : il est malpropre, il est prétentieux, il est malfaisant, il est une peste. Cependant, le Bas-bleu est une femme ; il l'est même plus qu'une autre ; et comme il joint à cela un esprit professoral, il est d'ordinaire très empressé d'en donner les preuves à qui les lui demande - les preuves de la féminité. Quelques philosophes prétendent qu'on peut aussi considérer cette démonstration comme une preuve d'esprit. A ce compte, il n'y aurait plus de femmes bêtes. 
Revenons aus Bas-bleus.
Il y a des Bas-bleus de tous les âges, de tous les rangs, de toutes les fortunes, de toutes les couleurs, de toutes les opinions ; cependant ils se produisent d'ordinaire sous deux aspects invariables, quoique très opposés. Ou le Bas-bleu a la désinvolture inélégante, prétentieuse, froissée, mal blanchie, des Dugazons de province ; ou il est rigidement tiré, pincé et repassé comme une quaqueresse. Quant à ce milieu parfait qui est l'élégance, le Bas-bleu n'y a jamais pu atteindre.


Quand les femmes Bas-bleus sont belles, le dramatique de leur costume les trahit : elles ont des chevelures pleines de tragédies et de pensées mélancoliques ; lorsqu'elles ont été belles, l'audace des échancrures du corsage les décelle, et le turban couronne ces sultanes d'un public idolâtre ; quand elles sont vieilles, elles caparaçonnent leurs bonnets comme des chevaux de porteur d'eau à la mi-carême ; elles nagent dans des flots de ruban. A aucun âge le Bas-bleu n'a su choisir un chapeau, il n'a su le mettre, quand, par hasard, on le lui avait choisi : c'est toujours par la tête que le ridicule perce.
(...)

Chapitre 2 
Bas-bleu aristocrate....
C'est le premier qui ait paru en France. Comme ces fleurs exotiques qui ont besoin de la serre pour donner quelques pâles fleurs ; il a vécu pendant longtemps dans une atmosphère factice, chauffée à la bougie des salons, Mademoiselle de Scudéri, madame de Sévigné, madame Lafayette, madame Duchâtelet, ont été les premières graines de ces fleurs si rares, qui depuis se sont vulgarisées comme la pomme de terre ou l'oeillet d'Inde. 
Il en est arrivé que les salons où elles ont pris naissance les ont dédaignées comme tout ce qui tombe dans le domaine public, et qu'on rencontre maintenant fort peu de grandes dames Bas-bleus. C'est ici l'occasion d'établir une division importante et applicable à toutes les classes de Bas-bleus : c'est la distinction qui existe entre le Bas-bleu militant et qui celui qui porte le bonnet de docteur, entre celui qui combat et celui qui professe.

Et les chapitres de s'égrener suivant un ordre ô combien logique, celui de la classification, j'allais dire de l'espèce, celle du fameux Bas-bleu :
La liste des chapitres est très éloquente :
CHAPITRE Ier . - Du Bas-Bleu en général. 5
CHAPITRE II. - Bas-Bleu aristocrate. 14
CHAPITRE III. - Bas-Bleu impérial. 24
CHAPITRE IV. - Bas-Bleu de la Restauration. 34
CHAPITRE V. - Bas-Bleus contemporains. Bas-Bleu marié, première espèce. 41
CHAPITRE VI. - Bas-Bleu marié, deuxième espèce. 51
CHAPITRE VII. - Le Bas-Bleu libéré.

Le trait est drôle et très féroce, très méchant, bien sûr, qui en aurait douté !!

Une anecdote (vécue par l'auteur ! attention c'est "scientifique"), celle concernant le Bas-bleu marié (première espèce) qui traite son mari comme un chien (généralement il tient, ouvre et ferme la porte du salon, un concierge en somme.)

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Il y aurait encore beaucoup à dire, nous y reviendrons peut-être..... 
Mais, Dieu, qu'ils firent couler beaucoup d'encre, à défaut d'en "inspirer" réellement certains !


mercredi 19 juin 2013

Les Bas-bleus selon Jules Janin

~*~

"On cherche encore l’origine de cette très-expressive et très-juste dénomination : le Bas-bleu. D’où vient ce mot et que veut-il dire ? Dans un de ses magnifiques accès de mauvaise humeur, lord Byron s’en est servi pour désigner la race, toute moderne, des malheureuses créatures féminines qui, renonçant à la beauté, à la grâce, à la jeunesse, au bonheur du mariage, aux chastes prévoyances de la maternité, à tout ce qui est le foyer domestique, la famille, le repos au dedans, la considération au dehors, entreprennent de vivre à la force de leur esprit. On les a appelées bas-bleus pour deux ou trois motifs que Byron n’explique pas, mais qu’il est facile d’expliquer.

 (...)
Quant au bas-bleu qui aime les belles-lettres sans avoir jamais rien écrit, il nous est impossible de ne pas reconnaître que l’amour du beau langage, la passion pour les beaux vers et pour la noble prose, la chaste émotion que donnent les livres bien faits, a toujours été et sera toujours parmi les honnêtes gens une passion digne d’estime et de respect. En général, les femmes sont toujours un peu dans l’extrême, elles n’aiment pas, elles adorent ; elles ne louent pas, elles exaltent. Laissons-leur donc adorer comme elles l’entendent les productions de l’esprit ; laissons-les s’occuper à leur guise de la comédie de demain, du roman d’hier, du discours d’aujourd’hui : non-seulement le bas-bleu dont je parle n’a rien d’odieux, mais au contraire il est aimable, bon compagnon et plein de grâce ; le bas-bleu du grand monde, des riches et des oisifs, n’est pas loin d’avoir trente années, bien ou mal comptées ; il a traversé, sans y laisser trop de plumes, les ronces et les buissons fleuris de la jeunesse ; il a plus d’esprit que de coeur ; il s’est marié de bonne heure à une brave créature qui a pris pour sa part l’ambition, les honneurs, l’argent, le positif de la vie.
 (...)

Les bas bleus - Daumier

Elle s’avise que son esprit est net et vif, sa conversation élégante et variée. A ces causes, elle ouvre son salon comme un bel et bon endroit de causerie et d’urbanité ; elle l’ouvre à peu de gens, car elle veut que ce soit là une faveur enviée et recherchée, d’être reçu par elle. Son salon est petit, le nombre de ses amis est choisi, les gens qui viennent là sont dégagés de toute espèce d’ambition ; ils ont renoncé à l’amour, à l’intrigue, à la faveur ; ils vivent tout simplement pour être heureux et calmes. Ils regardent de loin, non sans sourire de pitié, les agitations lamentables de la foule ; donc, on se réunit, on se regarde, on cause, et, tout d’abord, on s’occupe des productions de la pensée et de l’esprit. Le théâtre tient une grande place dans ces discours, le livre imprimé arrive à son tour ; peu à peu, comme on y prend goût, on finit par déterrer quelque poëte inconnu, il y en a partout, et ce poëte inconnu consent bien vite à quelque lecture. La lecture des vers inédits est le grand écueil du salon d’un bas-bleu, beaucoup de salons y succombent, mais ceux qui se tirent de ce péril sont bien heureux et bien forts. Quand donc les vers inédits ont été chassés de cette heureuse maison, par l’ennui d’abord, par la maîtresse de la maison ensuite, tous les gens de bon sens viennent frapper à cette honnête porte, tant on est sûr de trouver en ce lieu une causerie facile et variée ; chaque jour l’influence de ce petit salon grandit et se propage ; on y juge les choses et les hommes avec indulgence ; on ne parle pas des livres qu’on n’a pas lus, et des comédies qu’on n’a vues ; on n’envoie pas chercher, pour en faire un sujet de vague curiosité et pour lui donner des bracelets de trois louis, la jeune tragédienne qui débute ; on la laisse à son théâtre, où elle est beaucoup mieux à sa place. Bref, on évite le bruit poétique, on a en horreur l’appareil littéraire, on se fait petit et caché, et c’est justement pourquoi on vient à vous, pourquoi on vous recherche, pourquoi on vous aime. Quand cette femme comprend tout le prix qu’on attache à son sourire et à sa louange, elle s’estime heureuse d’encourager le talent modeste, de tendre une main bienveillante à l’artiste sans fortune, de prendre en main la défense des renommées outragées, des gloires insultées. Tout jeune homme qui commence, tout talent qui se débat encore contre l’indifférence de la foule, peut venir en toute sûreté s’abriter à cette ombre aimable et bienveillante, et, comme la poésie est reconnaissante de sa nature ; pour tous les soins que lui rend cette femme, la poésie l’entoure de louanges non suspectes, de flatteries délicates, d’hommages mérités. Plus d’un honnête homme d’esprit devient l’ami de cette femme ; il lui confie ses chagrins, ses espérances ; il met à ses pieds ses triomphes, ses défaites ; elle partage ainsi, sans en avoir les fatigues, toutes les émotions de la vie littéraire, toutes ses joies, toutes ses douleurs.
 (...)
Peut-être avec moins de bon sens, eussiez-vous été la plus charmante des femmes frivoles, vous vous trouvez, sans le savoir, une femme sérieuse et sage, car tout autour de vous vous entendez répéter incessamment, non pas : C’est un bel esprit, mais : C’est un bon esprit. Les flatteurs qui vous disent : Pourquoi donc ne faites-vous pas un livre ? soudain vous les mettez à la porte pour ne jamais les revoir. En même temps, les pauvres artistes qui gémissent, qui attendent la gloire, les écrivains qui l’ont obtenue, toutes ces pauvres âmes en peine, à qui cela coûte si fort de mettre au dehors ce qu’elles renferment, viennent se confier à cet honnête bas-bleu qui est leur patronne et leur providence. Vous vivriez cent ans que vous ne trouveriez pas un homme de lettres allant compter sa peine à une femme de sa profession. Pour l’homme qui écrit, la femme qui écrit est un animal qui n’a pas de sexe ; ce n’est plus une femme, ce n’est pas un homme. Quæ est homo ?.... comme dit Térence. 1842 

Jules Janin
(in Les français peints par eux-mêmes, Encyclopédie morale du XIXe siècle).
Encyclopédie incontournable et géniale

Source : le Bibliomane moderne